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AI Night : espoirs et désespoirs des acteurs de l’IA français

Le 8 février dernier se tenait pour la première fois à Paris l’AI Night, un nouveau rendez-vous consacré à l’intelligence artificielle et surtout aux spécialistes du domaine français.

Nouveau rendez-vous consacré à l’intelligence artificielle, l’AI Night s’est tenue pour la première fois au Palais de Tokyo, à Paris, le 8 février dernier avec l’objectif de réunir et mettre en relation les spécialistes du domaine français. Cette envie de fédérer, c’est d’ailleurs le moteur derrière l’initiative France is AI, organisateur de l’événement avec Artefact, l’agence spécialiste de la data. Et il n’est pas difficile de comprendre d’où cette volonté est venue à son président, Damien Gromier. Tout au long de la conférence d’ouverture, nous avons à notre tour pu constater qu’il n’existait pas de réel écosystème français, et pour cause : beaucoup de ces spécialistes ont été contraints d’exercer leurs talents à l’étranger, et souvent sur d’autres continents, pour éviter les réglementations strictes mises en place en Europe et en France. L’AI Night était donc aussi l’occasion d’aborder des questions politiques. Retour sur l’événement.

AI Night 2018

Des champions de l’IA « made in France »

Si l’intelligence artificielle est souvent associée aux GAFA (pour Google, Apple, Facebook et Amazon), et désormais aussi aux BATX (pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), les entreprises et start-ups qui s’y intéressent se comptent en réalité par dizaines de milliers. Et la France a donné naissance à plusieurs d’entre elles, parfois avec de belles réussites à la clé. Quelques-unes sont d’ailleurs venues partager leur succès, à l’instar d’EasyMile qui compte aujourd’hui parmi les deux seules entreprises au monde à pouvoir commercialiser des véhicules autonomes. Elle en a d’ailleurs déjà mis plusieurs en circulation en Californie. On soulignera en outre que la seconde, bien qu’absente lors de cette AI Night, s’appelle Navia et qu’elle est, elle aussi, française.

Cardiologs est une autre entreprise d’origine française à avoir su tirer profit de l’intelligence artificielle pour réussir, dans le domaine de la santé cette fois, grâce à un outil permettant le diagnostic automatique d’anomalies cardiovasculaires. Pour l’entraîner, Yann Fleureau, son PDG, indiquait toutefois lors de son intervention dans le cadre de l’AI Night avoir dû récolter des données aux quatre coins du monde à défaut de pouvoir le faire en France. Un comble, alors que notre sécurité sociale disposerait de l’une des bases de données médicales les plus riches au monde, mais dont l’accès serait protégé par des démarches littéralement interminables, selon l’intervenant. C’est ce qu’a également dénoncé David Giblas, CDO de l’assureur mutualiste Malakoff Médéric, tentant au passage de lancer un appel à la « libération des données » avec l’idée de créer « des cas d’usage d’intérêt public » dont l’encadrement par la loi serait plus souple.

AI Night 2018

Des données bientôt moins accessibles encore

Car, expliquent-elles, c’est là un réel problème auxquels doivent faire face la plupart des start-ups voulant se lancer dans l’intelligence artificielle par chez nous, quel que soit le domaine d’application. Et cela ne devrait pas s’arranger avec l’adoption récente du règlement général sur la protection des données (RGPD) commandé par l’Union européenne, et dont l’entrée en vigueur est prévue le 25 mai prochain chez nous. Sans trop rentrer dans les détails, il s’agit là d’une mesure visant à rendre le contrôle des données aux personnes qu’elles concernent en imposant aux entreprises qui les utilisent, ou souhaitent le faire, de leur demander une autorisation de manière explicite et personnelle, sous peine d’être lourdement sanctionnées. De quoi freiner plus encore le développement d’une réelle économie de l’IA en Europe, regrettent les participants à l’IA Night. Et même plutôt deux fois qu’une, d’ailleurs.

Il faudra d’une part que les entreprises s’organisent et développent les infrastructures nécessaires à la réalisation de ces démarches, ce qui peut s’avérer coûteux – surtout pour nos jeunes pousses -, mais aussi qu’elles se préparent à trouver une nouvelle barrière à l’arrivée d’autre part. Et pour cause. L’individu lambda se montre encore bien souvent réfractaire à la révolution numérique pourtant déjà bien engagée, et préfère donc protéger ses données. C’était d’ailleurs aussi l’un des sujets abordés lors de cette soirée, notamment par le secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi, qui rappelait que plus d’un tiers des Français préféraient encore l’humain aux machines pour effectuer des démarches administratives, alors que toutes devraient être numérisées d’ici 2022. Mais un tiers, ce serait aussi la part de la population française qui croirait aujourd’hui au potentiel de l’intelligence artificielle…

AI Night 2018

L’enseignement bientôt à l’heure de l’IA

Il est donc assez facile d’imaginer qu’une grande partie des Français s’opposeront à l’utilisation de leurs données dans un tel contexte, mais M. Mahjoubi était également présent pour évoquer des solutions, et notamment son projet d’inclusion numérique qui vise à mieux accompagner et former les oubliés de la révolution numérique. Ce ne seront peut-être pas les seuls, d’ailleurs, à pouvoir bénéficier de nouvelles formations, puisque le projet d’en ouvrir dans l’enseignement supérieur a également été évoqué, cette fois afin de former davantage de spécialistes de l’IA et du big data. Car s’il est bon de faire des projets, il faut aussi des forces vives pour les porter et les développer. Et leur nombre serait pour l’heure loin d’être suffisant. Vincent Luciani, directeur et co-fondateur d’Artefact, a d’ailleurs ouvert la soirée en annonçant quelque 3 millions de postes de data scientists à pourvoir en France, pour une dizaine de milliers de disponibles seulement.

Plus d’investissements, mais dans quels domaines ?

Reste bien sûr la question du budget, car ouvrir de nouvelles formations demande évidemment des ressources. Un véritable coup de pouce de l’État, voire de l’UE, ne serait néanmoins pas à exclure à l’avenir, les politiques commençant finalement à ouvrir les yeux sur les enjeux de l’IA. Même l’habituellement pessimiste Laurent Alexandre, chirurgien-urologue très engagé sur le sujet, le reconnaît. Il a d’ailleurs profité du temps de parole qui lui était également offert le 8 février dernier pour saluer l’audace dont avait récemment fait preuve Cédric Villani en réponse au plan d’investissement d’un milliard d’euros annoncé au niveau européen. Le mathématicien et député LREM actuellement chargé d’une mission sur l’IA par le gouvernement conseillait plutôt une enveloppe d’une trentaine de milliards d’euros afin de pouvoir rivaliser avec les GAFA et BATX qui investissent massivement. Pas de quoi rassurer définitivement Laurent Alexandre toutefois, qui aimerait plutôt voir des centaines de milliards d’euros investis dans l’IA.

D’autres sont toutefois plus alarmistes encore. Pour Bruno Maisonnier, fondateur de la société Aldebaran à l’origine du robot humanoïde Pepper laissé aux mains du Japonais Softbank en 2015, il est en tout cas trop tard, désormais, pour espérer rattraper un jour les géants américains et chinois dans les technologies actuelles. Il faut plutôt investir dans les outils de la prochaine vague d’IA, comme il le fait avec sa nouvelle société, AnotherBrain, laquelle vient d’ailleurs de lever 10 millions d’euros pour développer le circuit intégré du futur. Tout n’est donc pas perdu.

Mathieu Freitas

Mathieu Freitas

Journaliste


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