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De la légende urbaine au jeu d’horreur narratif : The Dark Pictures Anthology – Man of Medan

On raconte qu'en juin 1947, le navire « SS Ourang Medan » aurait sombré dans les eaux indonésiennes. Son équipage sera déclaré mort mystérieusement. Les circonstances troubles du décès de ces hommes et le caractère non concluant des rapports d'investigation ont fait basculer cette catastrophe dans le domaine du mythe. Pourtant, de nos jours, cinq jeunes gens réunis pour une sortie plongée s'apprêtent à découvrir qu'il y a peut-être du vrai dans cette légende urbaine… Plongée dans The Dark Pictures Anthology: Man of Medan.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Qu’elle ait été relayée au format écrit, radiophonique ou à la TV, l’anthologie d’horreur a toujours su s’emparer de notre imagination avec la force du récit dont la véracité contestée fascine. Partant du principe qu’il n’y a pas de raison pour que celle-ci ne trouve pas sa place aussi dans le domaine du jeu vidéo, l’équipe de Supermassive Games (Until Dawn) a réfléchi à une formule qui se démarquerait du jeu narratif épisodique tel qu’on le connaît aujourd’hui.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

The Dark Pictures Anthology : les constantes

Le résultat prend ainsi la forme d’une série de titres indépendants les uns des autres, à savoir que l’histoire qu’ils relatent et les personnages qu’ils mettent en scène sont propres à chaque jeu. Le format se veut relativement court (5 à 6 heures), mais se prête à une revisite liée aux choix effectués lors des précédentes parties. Ses particularités résident dans un certain nombre de constantes que l’on devrait retrouver dans les prochains volets et qui font déjà de Man of Medan un titre relativement à part dans la famille des jeux narratifs. Chaque opus trouve notamment son origine dans des mystères dont la véracité est sujette à débats, des histoires comportant de nombreuses zones d’ombre qui soulèvent encore aujourd’hui bien des questions. En somme, des légendes urbaines propices au développement d’un cadre oppressant visant à faire potentiellement frissonner le joueur.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Marqués par l’influence des autres formats d’anthologie d’horreur (tels Les Contes de la Crypte et tous ceux que nous évoquerons plus loin), les concepteurs de The Dark Pictures Anthology: Man of Medan ont également souhaité doter leur titre d’une approche résolument cinématographique. L’accent est mis sur le réalisme – aussi bien pour les protagonistes pour les environnements – et l’ambiance de show TV prédomine pour nous donner le sentiment d’être en présence d’un film interactif. Le gameplay se veut ainsi volontairement minimalisme pour se rendre le plus intuitif possible. Avec une prédominance de QTE (Quick Time Event) pouvant survenir à n’importe quel moment, ce sont autant nos réflexes que nos choix qui sont mis à contribution.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Chaînon immuable entre les différents volets, le mystérieux Conservateur qui nous abreuve de ses commentaires cyniques au fil de l’avancée de l’histoire en soulignant les conséquences critiques de nos choix devrait incarner le seul véritable point d’ancrage dans notre réalité. À la fois archiviste minutieux et narrateur omniscient, il détient les ouvrages dans lesquels sont consignées les histoires que l’on s’apprête à vivre, ou plutôt que l’on se charge de réécrire au gré de nos décisions et de nos erreurs. L’homme s’en amuse d’ailleurs volontiers, soulignant le fait qu’une histoire peut changer du tout au tout selon le point de vue à partir duquel on l’aborde… Mais encore faut-il qu’il y ait encore quelqu’un pour la vivre de l’intérieur. Les protagonistes de Man of Medan sont en effet tributaires de notre façon de jouer, l’impératif de les garder en vie le plus longtemps possible étant au cœur de nos préoccupations durant toute la durée du jeu.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

La dernière constante réside dans l’envie de proposer autre chose qu’une simple aventure jouable en solo. C’est la raison pour laquelle chacun des volets de The Dark Pictures Anthology cherchera à aller au-delà d’une histoire à vivre à travers la seule alternance de points de vue entre les personnages. Man of Medan propose ainsi deux formules distinctes pour le jeu à plusieurs. Le mode « soirée télé » mise sur la convivialité autorisée par le fait de réunir au même endroit jusqu’à cinq joueurs prenant à tour de rôle de contrôle des acteurs du récit. Mais les ambitions horrifiques de la franchise se prêtent davantage au mode « histoire partagée » où l’on parcourt l’histoire en ligne avec un compagnon d’infortune situé à distance. Une sorte de formule coopérative asymétrique dont le principal intérêt réside dans le fait que nos choix ont un impact direct sur le déroulement de la partie de notre allié (et inversement), sans que l’on ait connaissance de la nature de ces choix !

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

L'horreur anthologique s'ouvre au jeu vidéo

Bien avant de venir hanter nos écrans de télévision, l’horreur anthologique trace son chemin dès le milieu du dix-neuvième siècle dans les écrits de Nathaniel Hawthorne avec son recueil de nouvelles Twice-Told Tales ou dans les histoires extraordinaires d’Edgard Allan Poe (Tales of the Grotesque and Arabesque). De Lovecraft à Stephen King en passant par Algernon Blackwood (The Lost Valley and Other Stories) ou Clive Barker et ses Books of Blood, le genre se fraie une voie vers une exploitation qui deviendra peu à peu radiophonique, télévisée et cinématographique. Citant volontiers l’influence de Tales from the Dark Side (de George Romero), From Beyond the Grave ou The Twilight Zone, les concepteurs de The Dark Pictures Anthology puisent dans les racines du genre pour tenter de faire entrer ce dernier dans le domaine du jeu vidéo. Difficile, par exemple, de ne pas faire l’analogie entre le gardien squelettique indissociable des Contes de la Crypte et le Conservateur de Man of Medan dans le choix d’un personnage cynique récurrent faisant le lien entre les différentes histoires horrifiques. Car si nous ne savons finalement rien de cet individu, nul doute que nous le reverrons.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Un vaisseau fantôme aux origines contestées

Mais parle-t-on véritablement d’horreur dans le cas du titre de Supermassive Games ? Avec le recul, The Dark Pictures Anthology: Man of Medan a-t-il réellement la volonté de faire peur ? Il y a certes bien la présence de quelques « jump scares » pour tenter de nous faire sursauter derrière notre écran, mais cela ne colle pas suffisamment avec l’atmosphère de mystère qui prédomine dans le jeu pour instaurer une tension digne de ce nom. Le soft échoue-t-il dans ses ambitions horrifiques ou ne se borne-t-il pas tout simplement à nous raconter une histoire un peu glaçante, de celles qui ne nous empêchent pas de fermer l’œil, mais qui interpellent notre pragmatisme et notre imagination ?

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Après tout, le mystère du « SS Ourang Medan » soulève plus d’interrogations qu’il ne suscite l’effroi. Son aspect le plus terrifiant réside uniquement dans la découverte des dépouilles des membres d’équipage – les yeux exorbités comme s’ils étaient morts de peur au sens propre – et dans l’incompréhension des causes de leur décès. Que l’on convoque l’asphyxie par substances chimiques issues d’armes bactériologiques, un dysfonctionnement du navire ou l’intervention d’autres phénomènes inexpliqués, le contexte se veut pour le moins favorable à l’idée d’un vaisseau fantôme ayant peut-être bel et bien existé. Du doute naît forcément l’envie d’en savoir plus, même si le titre nous livre une interprétation encore plus libre et fantasmée du mythe originel, à la façon d’un puzzle dont il faut reconstituer les morceaux. En 2019, lorsque le groupe de jeunes plongeurs pénètre, bien malgré lui, à l’intérieur de l’épave, tout semble mis en œuvre pour qu’ils n’en ressortent jamais vivants…

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

La peur du choix et de l'échec

Si venir à Man of Medan avec l’intention de trembler derrière son écran est sans doute la garantie d’être déçu, c’est plutôt dans sa précipitation à vouloir ôter la vie à ses protagonistes que le jeu trouve son efficacité. La peur qui nous hante, c’est celle de commettre cette malencontreuse bévue qui nous privera de l’un d’eux de manière irréversible et non négociable. Car c’est bien là que le soft se montre redoutable, tant les conséquences inhérentes aux choix, aux décisions d’urgence et aux réflexes de survie peuvent s’avérer cruelles !

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Ils sont cinq à embarquer sur le navire fantôme, mais combien d’entre eux resteront en vie jusqu’à la fin ? Une épée de Damoclès que se plaît à faire planer sur notre tête le Conservateur à chaque fois que se présente l’occasion de souligner la mauvaise direction que prend notre aventure. Celui-là est mort, mais nous aurions pu le sauver, et il faudra faire avec ! On comprend alors bien vite que le titre saura se faire impitoyable dans le retrait définitif des membres de notre petit groupe. L’importance des choix et de notre capacité de réaction conditionne la survie de chacun d’entre eux, et si d’aventure l’un d’eux venait à disparaître, le jeu saurait s’adapter en conséquence.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

C’est aussi là que repose l’ambition du titre, dans l’envie de proposer un parcours unique pour chacun d’entre nous en fonction des erreurs que nous sommes susceptibles de commettre. Une note d’intention qui ne va certainement pas aussi loin que nous aurions pu l’espérer au départ, mais qui ose parfois pousser son concept assez loin, comme lorsque le jeu prend le risque de nous priver très tôt d’un de ses personnages en nous poussant délibérément vers un choix qui l’éloignerait définitivement de l’histoire. Mais, là encore, on peut regretter que le côté évolutif et fluctuant des traits de caractère propres à chaque protagoniste n’ait pas autant d’impact qu’on nous le laisse espérer en début de partie. L’aboutissement du concept aurait pu alors se traduire par une transformation sensible des personnalités de chacun en fonction des choix déterminés par le joueur, et l’histoire prendre une tournure radicalement distincte d’une partie à l’autre. De tout cela, ne subsiste en réalité qu’une ébauche de formule, certes basée très largement sur la notion de choix, mais dont les conséquences ne s’avèrent finalement pas aussi significatives que prévu, en dehors des individus perdus en cours de route.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Leur survie à tout prix !

En dépit de tout son désir d’accessibilité en adéquation avec sa formule d’expérience narrative interactive, The Dark Pictures Anthology: Man of Medan surprend par l’exigence de ses QTE (Quick Time Events). Il fallait probablement en passer par là pour convaincre le joueur que, malgré tout son bagage vidéoludique, il ne serait jamais à l’abri d’une bévue entraînant la mort d’un élément du groupe. Mais on ne s’attendait pas à appréhender à ce point l’exécution de simples QTE dans un titre à vocation narrative ! L’intervalle de réaction est en effet si bref que, même en restant constamment à l’affût de leur apparition, il est possible de se faire surprendre. Et le temps de réaliser qu’il s’agit parfois d’un de ces rares QTE à répétition (bouton à activer le plus vite possible), il est déjà trop tard… Si l’on y ajoute les moments où il faut garder son calme en suivant le rythme cardiaque des personnages pour ne surtout pas attirer l’attention, les risques de maladresses se révèlent non négligeables, et pas question de tricher avec la sauvegarde auto.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

Il faut alors assumer les conséquences terribles de ces mises à l’épreuve parfois abusives tant il est rageant de devoir se résoudre à l’échec quand tout avait si bien commencé. Le caractère difficilement évitable de certaines morts donne presque le sentiment que le jeu ne veut surtout pas nous laisser trop de chances de prétendre à un « happy end » total, en n’oubliant pas non plus de nous confronter aux conséquences de nos dérapages en bout de partie. Et même les tableaux prémonitoires découverts au détour d’un couloir ou d’un recoin sombre parviennent davantage à nous embrouiller qu’à nous aider.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

En vérité, tout est fait pour nous inciter à recommencer plusieurs fois l’aventure si l’on veut prétendre à ce qui se rapproche le plus d’une fin correcte. Ne s’étalant guère plus que sur une poignée d’heures, l’histoire s’achève d’ailleurs trop rapidement pour ne pas nous convaincre de revenir au tournant de notre partie une fois le premier run terminé. L’occasion d’effectuer des choix différents que ceux qui ont pu mal tourner… pour autant que l’on se souvienne de ce qui a pu coûter la vie à l’un des nôtres. Mais il faut ensuite poursuivre jusqu’à la fin du jeu pour en apprécier le nouveau dénouement. En clair, le manque de souplesse de cette revisite – qui ne permet pas de zapper les chapitres qu’on souhaiterait conserver comme tels pour se concentrer uniquement sur les variations de choix – n’incite pas forcément à explorer toutes les combinaisons possibles. Sans doute une arborescence détaillée des embranchements possibles à la Detroit: Become Human eût été un peu plus pertinente. Reste à savoir dans quelle mesure les prochains volets de The Dark Pictures Anthology sauront tirer la leçon de ces maladresses, tout comme Man of Medan nous a appris à le faire avec froideur et intransigeance.

The Dark Pictures: Man of Medan

© Supermassive Games / Bandai Namco

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